L’Actu vue par Remaides : « Parlez-moi d’amour et de sexe. Spécial Sérophobie »
- Actualité
- 05.04.2025
DR.
Par Patrick Papazian
Spécial Sérophobie :
Parlez-moi d'amour et de sexe !
Médecin sexologue hospitalier en maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital PitiéSalpêtrière et à l’hôpital Bichat (AP-HP, Paris), le Dr Patrick Papazian tient la rubrique sexo de Remaides. Il partage, dans chaque numéro, les questions qu’on lui pose le plus souvent en consultation, les pistes de réflexion et solutions qu’il a préconisées
Je suis une personne séropositive, et la sérophobie nuit à ma sexualité, que puis-je faire ?
Vivre avec le VIH expose à des comportements d’exclusion, dans de nombreux domaines, y compris celui de la sexualité. C’est une évidence, mais regarder cette vérité en face, exprimée de multiples façons par mes patients-es en consultation, est essentiel pour ne pas sous-estimer le rejet parfois subi dans la recherche de partenaires sexuels.
Pour poser le décor, j’aimerais citer un homme qui me consultait récemment en disant : « Avec I = I, Indétectable = Intransmissible, tout a changé, mais rien n’a changé ». C’est joliment dit, certains jugeront la formule excessive, mais elle traduit le retard de la société sur les connaissances médicales. En théorie, l’information « Je suis séropositif-ve » au moment d’un rapport sexuel n’est plus pertinente. La personne en face devrait toujours répondre : « Euh, ok, mais tu risques surtout de me refiler ton rhume en m’embrassant, tu peux éviter de m’éternuer dans la gueule ? ».
Mais dans la vraie vie, indiquer que l’on vit avec le VIH (sur les applis de rencontre par exemple, ou, pour celles et ceux qui font ce choix, à un premier rendez-vous) vous expose à une réaction hostile (« Désolé, je ne couche pas avec les séropos »), parfois hypocrite (« C’est ok pour moi, mais là je dois filer, j’ai poney acrobatique, je te rappelle ? »). Oui, il y a aussi des personnes pour qui cette information ne changera rien, heureusement ! Mais se prendre dans la figure, dans un moment où l’excitation sexuelle est plutôt élevée, qu’une caractéristique non-pertinente de votre vie empêche tout, ça fait mal. À l’estime de soi. Qui peut être déjà dégradée pour d’autres raisons : parce que les populations plus souvent touchées par le VIH paient un prix élevé aux -phobies de toutes sortes (que l’on soit homo, bi, trans, migrant-e, âgé-e, pour citer des exemples). Parce qu’on peut soi-même avoir une vision négative d’un corps vivant avec le VIH (une forme de « sérophobie intériorisée » : dégoût pour soi-même, impression que la sexualité nous apporte de mauvaises choses, qu’on ne la mérite pas...). Ces dernières difficultés, fréquentes à l’annonce de la séropositivité, peuvent être réactivées par le rejet d’un-e partenaire potentiel-le, et cette petite voix : « Beurk, le VIH dans mon corps, c’est sale » qui s’était tue, se réveille et, aussi solide soit-on, les doutes reprennent le dessus. Une personne vivant avec le VIH sur deux en France se dit insatisfaite de sa vie sexuelle (enquête Vieillir avec le VIH 2022 menée sur des PVVIH de plus de 50 ans), et/ou présente une dysfonction sexuelle. Ce n’est pas un hasard si les séropos sont plus à risque de problème d’érection, de lubrification ou de désir : non, ce n’est généralement pas l’effet physiologique du VIH ou ses traitements, c’est clairement le « climat sérophobe » qui dégrade l’image de soi et, par ricochet, la vie sexuelle.
Poser ce diagnostic, c’est déjà avancer : parce qu’on ne vit pas dans un monde de bisounours. La Prep et le Tasp court-circuitent cette discussion, mais, au fond, les représentations sur la marque infamante que représente le virus dans l’esprit de nombreuses personnes n’ont pas bougé. Avancer, c’est aussi ne pas garder pour soi ces expériences de rejet, c’est les partager avec ses amis-es sûrs-es, les associations ou encore le grand public quand on se sent suffisamment solide. Un compte Insta comme Séropos_ vs_Grindr est thérapeutique car il « affiche » les comportements sérophobes en contexte de rencontre sexuelle, et fait changer la honte de camp. Car, c’est bel et bien ce retournement qui est nécessaire. Avancer, c’est adopter une stratégie adaptée à un instant donné : se rencontrer entre personnes séropositives, ne pas annoncer son statut ou, à l’inverse, le crier haut et fort pour écarter les sérophobes, l’important est de trouver ce qui vous convient, pas de recette miracle. Avancer, enfin, c’est consulter si le besoin s’en fait sentir : psychologue, sexologue, intervenants-es associatifs-ves, en individuel ou en groupe, nous sommes à vos côtés et pouvons vous aider à prendre en soin telle ou telle dysfonction sexuelle, conséquence parfois indirecte d’une sérophobie ambiante ayant malmené votre vie affective ou sexuelle. C’est toujours injuste, de devoir se soigner, alors même que les agresseurs-ses (les sérophobes, donc) sont la source du problème, et devraient, eux-elles, travailler sur leurs préjugés, mais c’est un beau pied-de-nez à la sérophobie : vous démontrez par l’action que votre sexualité est digne de soin, que vous y avez pleinement droit. Et que votre prochain-e partenaire, non-sérophobe, profitera pleinement de vos charmes. Et toc.
Je suis séronégatif-ve. Je ne veux pas coucher avec des personnes séropositives. Suis-je pour autant sérophobe ?
Oui. C’est même la définition de la sérophobie, le rejet de l’autre pour une caractéristique non-pertinente, rejet fondé sur vos croyances et représentations erronées. Mais prendre conscience de sa sérophobie, c’est un premier pas important pour changer, on ne va pas vous laisser sur le bord de la route. Suivez-moi loin du côté obscur de vos préjugés, pour comprendre ce qui se joue. Il peut y avoir une vraie crainte, celle de contracter le virus.
Rappelons, encore, qu’avoir un rapport sexuel avec une personne séropositive sous traitement réduit à zéro le risque de transmission. Tandis qu’un-e partenaire se déclarant séronégatif-ve sans avoir fait de test récent vous expose à un risque. Si la peur « d’attraper le VIH » est presque obsessionnelle (cela arrive), n’oubliez pas que la prévention se joue de VOTRE côté, Prep et/ou préservatifs, par exemple, et que vous pouvez adopter une stratégie qui vous protège quel que soit votre partenaire.
Au-delà de cette crainte, souvent irrationnelle, il y a un fantasme de « pureté », de corps non souillé, retrouvé dans le terme « clean » (= propre) utilisé par certains pour dire « séronégatif ». Mot traduisant bien cette représentation d’une sexualité libre de tout miasme, de tout microbe. On va tout de suite remettre les pendules à l’heure : vous-même, séronégatif-ve, vous êtes tout sauf « clean », si l’on suit vos croyances. Vous portez tout un tas de virus, bactéries, champignons, avec qui vous cohabitez plus ou moins bien, certains hérités d’infections dans l’enfance, d’autres ayant un rôle dans le fonctionnement de votre organisme humain. Du reste, savez-vous que vous avez davantage d’ADN liés à ces micro-organismes que d’ADN humain ? Nous sommes des êtres vivants mosaïques, multiples, y compris dans la sexualité. Toutes les activités humaines avec interactions entre personnes s’accompagnent d’un échange de germes.
Vivre avec le VIH, c’est un aspect de cet échange, et le traitement permet de contrôler complètement ce virus, mais vous, séronégatif-ve pour le VIH, vous êtes séropositif-ve pour tout un tas de trucs, sexuels ou non, que vous avez croisés dans votre vie et vous êtes un vrai zoo microscopique. La sexualité n’est pas « clean », la vie n’est pas « clean », c’est même tout l’inverse : c’est la mort qui « clean » tout sur son passage, et encore, ça prend beaucoup de temps (et d’insectes).
Maintenant, vous savez. Rejeter vos partenaires sur leur statut sérologique, c’est faire preuve d’une absence de connaissance sur le sujet, mais c’est aussi alimenter un fantasme hygiéniste de la sexualité et un idéal de « pureté » de l’humain quelque peu inquiétant. Mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, pas vrai ? Bienvenue dans la lumière et dans un monde séropositif pour plein de choses, séropositif pour le VIH mais aussi pour la diversité, la connaissance, la vie. Un joyeux mélange, une partouze cosmique !