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    L'Actu vue par Remaides : Une vie entre guerre et VIH : l’histoire d’E.S. à Gaza

    • Actualité
    • 27.01.2025

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    © Studio Capuche

    Par Fred Lebreton

    Une vie entre guerre et VIH : l'histoire d'E.S à Gaza

     

    « Surviving War and HIV : Queer, HIV-Positive, and Running Out of Medication in Gaza » (Survivre à la guerre et au VIH : queer, séropositif et à court de médicaments à Gaza), c’est le titre d’un long et superbe papier publié le 13 janvier dernier sur le site du magazine en ligne d’investigation The Intercept. Ce papier raconte l’histoire d’E.S, un jeune Palestinien queer et séropositif qui lutte pour sa survie dans une Gaza dévastée par les bombes et en proie aux pénuries médicales.

    Un combat pour la vie au milieu du chaos

    E.S., un Palestinien de 27 ans vivant dans le nord de Gaza, incarne la lutte acharnée pour la survie dans une région ravagée par la guerre. Séropositif depuis plusieurs années, il est confronté à des défis multiples et exacerbés par le conflit en cours. La guerre, omniprésente depuis octobre 2023, a détruit les infrastructures médicales essentielles et a rendu l’accès aux traitements antirétroviraux quasi-impossible. « Mon médecin m’a dit que les antirétroviraux avaient été complètement consommés et qu’il n’en restait plus en stock », explique E.S., qui a accepté de parler avec The Intercept sous pseudonyme pour éviter la stigmatisation communautaire et le ciblage par les autorités israéliennes. Dépendant de médicaments comme le ténofovir et le lopinavir/ritonavir pour contrôler son VIH, E.S. se voit contraint de rationner ses doses, une pratique dangereuse qui aggrave son état de santé. Déjà limité par un déambulateur à cause d’une neurosyphilis non traitée, il redoute désormais de perdre totalement sa mobilité.

    Selon un article de 2020 intitulé « VIH/sida en Palestine : une préoccupation croissante », publié dans l’International Journal of Infectious Diseases, il n’y aurait eu qu’environ 100 cas de VIH officiellement documentés par le ministère palestinien de la Santé. Cependant, l’article note que « le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont considérés comme des zones de préoccupation croissante pour l’infection par le VIH en raison de la forte mortalité associée au sida » et que « la Palestine (Cisjordanie et bande de Gaza) fait partie de cette préoccupation. »

    Alors qu’Israël affirme ne pas bloquer l’acheminement des médicaments, des organisations humanitaires dénoncent un blocus qui empêche la livraison des traitements nécessaires. Dans ce contexte de pénurie et de violence, E.S. refuse de quitter sa maison pour se déplacer vers le sud, jugeant le voyage trop risqué pour son état de santé fragile. « Les antirétroviraux sont épuisés », explique-t-il, décrivant aussi les scènes de désespoir qu’il observe depuis chez lui, comme des familles abattues en fuyant les bombardements.

    Comme documenté récemment en Ukraine et en Russie, les guerres exacerbent la transmission du VIH. À Gaza, les protocoles universels nécessaires pour prévenir les infections transmissibles par le sang ne peuvent tout simplement pas être respectés. Le ministère de la Santé de Gaza a déclaré à The Intercept qu’il avait contacté les patients-es atteints-es de VIH au début de la guerre, les exhortant à se rendre dans des structures spécifiques, « et leurs traitements ont été distribués pour une période de trois mois. »
    « Maintenant, malheureusement, ces traitements ne sont plus disponibles », a ajouté le ministère.

    Entre stigmatisation et quête d’identité

    En plus des défis médicaux, E.S. doit affronter l’isolement social et familial liés à son statut sérologique et à son orientation sexuelle. « Avec le génocide en cours, je crains non seulement que ma santé se détériore, mais aussi la réaction de ma famille », a-t-il écrit. Pendant des années, sa famille n’a pas reconnu son statut séropositif ; désormais, il craint que sa condition devienne un fardeau pour eux.  E.S. est né et a grandi à Gaza. Il a grandi en tant que musulman, mais ne pratique plus cette religion. Il se décrit comme quelqu’un de très spirituel, avec une « profonde connexion au divin ». Comme un artiste, se concentrant sur des œuvres multimédias liées à l’expression de genre et à Gaza. Comme une personne séropositive. Comme Palestinien. Comme queer. « J’aime le terme "queerness", il représente mon envie d’être libre et fluide ».
    E.S. a exploré sa sexualité avec ses camarades de classe et ses voisins en grandissant. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui mariés à des femmes, explique-t-il. Il a aussi subi des rapports sexuels auxquels il n’avait pas consenti avec certains hommes.

    Diagnostiqué séropositif au VIH en 2016, lors de ses études aux États-Unis, il a gardé le silence en retournant à Gaza, redoutant la stigmatisation. Lorsque ses parents ont découvert son statut séropositif, ils lui ont dit que c’était sa faute et qu’ils craignaient que cela ne fasse honte à la famille. Son père, apprenant son homosexualité, l’a menacé, ajoutant une couche de danger psychologique et physique à un quotidien déjà insoutenable. « Pour eux, la façon naturelle de faire, c’est un pénis qui va avec un vagin. Et si c’est un pénis qui va avec un pénis, tu iras en enfer. Et avant d’aller en enfer, tu vas détruire la réputation de notre famille. Si quelqu’un découvre ton statut VIH, il y aura une apocalypse qui va détruire le monde entier. C’est ce qu’ils m’ont fait ressentir. »

    Pour l’instant, E.S. dispose de quelques mois de traitements avant de devoir s’inquiéter à nouveau. Il affirme [malgré ce contexte, ndlr] que sa santé mentale s’est considérablement améliorée, mais il espère désespérément pouvoir évacuer Gaza avant de se retrouver à nouveau à court de médicaments. « Peu importe à quel point Israël travaille sans relâche pour s’assurer que rien ne fonctionne pour nous, ceux qui souffrent en Palestine, la magie et le pouvoir de Dieu défient ces efforts », a déclaré E.S.
    « Cela se manifeste par la gentillesse des inconnus qui ont exprimé leur inquiétude et offert leur aide, et l’arrivée miraculeuse de mes médicaments grâce à un plan que je n’aurais jamais pu prévoir. Ces actes de grâce sont ce qui nous permet de survivre à Gaza. » E.S., qui emprunte la phrase : « Le silence égale la mort » du groupe activiste Act Up, espère que partager son récit aidera à briser les tabous et à attirer l’attention sur la situation désespérée de nombreux Palestiniens-nes vivant sous le triple poids de la guerre, de la stigmatisation et de la maladie.